• Willemin Lucien et la chaussure rouge

    Lucien WilleminBonjour Lucien Willemin,

    "Manger local, c'est loin d'être idéal !" c'est le titre de votre conférence. Cela fait immédiatement penser à nos grandes surfaces et leurs produits "De la région" ou "Ma région". Pourquoi dites-vous que c'est loin d'être idéal ?

    Pour deux raisons, pour notre santé, nous les humains et pour la santé de la planète. Aujourd'hui, la tendance est vraiment au local, parce que nous sommes éduqués à considérer le transport des aliments comme les légumes. D’ailleurs si l’on faisait un micro trottoir pour demander au public de choisir entre une carotte bio de l’étranger et une carotte non-bio d’ici, 98 % des personnes interrogées choisiraient la carotte non-bio locale, cela parce que l’on ne nous informe pas de la pollution indirecte émise par la carotte non-bio de proximité, comme l’énergie grise et la pollution chimique. L'idée de la conférence est de permettre à tout un chacun de voir les choses d'une manière globale.

    Si chacun allait acheter directement chez les producteurs, il n'y aurait pas assez de marchandises pour nourrir tout le monde en Suisse ?

    Nous sommes nourris à 50 % avec des produits qui viennent de l'étranger. Dans le monde agricole, c'est le chiffre avancé, je ne l'ai pas vérifié.

    Imaginer aller chez le boucher, chez le laitier, chez le boulanger, chez le paysan pour les fruits et légumes, ça prendrait bien trop de temps non ? Les femmes, ce sont souvent elles qui font les courses, les femmes qui travaillent à l'extérieur et à qui il reste 2 ou 3 fois 30 minutes par semaine pour le faire, comment pourraient-elles y arriver ?

    Je le dis bien, le local n'est pas forcément l'idéal. Cette conférence permet de comprendre pourquoi et donne accès à un changement de regard. Après cette expérience, on ne voit plus le rayon légumes comme avant. Tous ces beaux labels qui louent les produits régionaux font vibrer la corde sensible du local. Toutefois, ils cachent la réalité agricole qui nous entoure. L'agriculture conventionnelle d'aujourd'hui abîme la vie, cela à cause de la chimie de synthèse utilisée dans les cultures non-bio. En effet, le transport de la chimie nécessaire à cultiver la carotte locale non-bio est aussi à considérer. De plus la fabrication des produits de synthèse (pesticides et engrais de synthèse) et leur épandage consomment aussi de l’énergie grise. Et enfin, la question de la pollution chimique à la fabrication des ces produits de synthèse et à leur utilisation doit aussi être prise en compte, car ils rejettent des substances toxiques dans l’eau, les sols et les airs. 

    Il est important de bien rappeler qu’un herbicide est fait pour tuer les végétaux, un insecticide pour tuer les insectes et un fongicide pour tuer les champignons. A noter également que plusieurs de ces produits sont des dérivés d’armes chimiques de guerre. Ceci-dit, je comprends que l’on ait pu avoir été sublimés par ces produits. Lors de l’après-guerre, on sortait d’une période de faim. Les premiers agriculteurs qui ont épandu ces produits chimiques ont été éblouis car les rendements ont augmenté et le travail dans les champs a été simplifié. Ils se sont dit qu’ils n’auraient plus jamais faim. Mais ces produits mettent du temps à montrer leur vrai visage. Aujourd’hui, nous le connaissons et il est de notre devoir de sortir de l’état léthargique dans lequel cet éblouissement nous a mis.

    Vous parlez aussi d'énergie grise, c'est quoi l'énergie grise ?

    Toute l'énergie qu'il faut pour fabriquer un objet ou un produit.

    A la RTS, à "Entre-nous soit dit", vous avez dit "La décroissance, c'est pour tout de suite". Pardonnez-moi mais vos activités précédentes en tant que banquier, promoteur immobilier et expert en industrie horlogère vous ont permis de prendre votre retraite à 40 ans, c'est grâce à la croissance, non ?

    Tout-à-fait et j'aurais pu continuer, avoir de belles voitures, une piscine, une résidence secondaire en Toscane et au sud de la France. Dans mon parcours, chaque fois que j'ai réalisé à un moment donné que le job ne me correspondait plus, j'en ai changé. La recherche, c'est le centrage. La pensée que je développe aujourd’hui, c'est grâce à ce parcours et je remercie la vie pour cela. Je vois cela comme une évolution individuelle. Je suis un homme de l'économie qui cherche à vivre avec son temps, alors je réduis, j’achète seconde main, je vis avec beaucoup moins et je suis très heureux ainsi. Il y a de l'argent oui, cela m'offre le temps de penser et de mener une réflexion que je partage avec qui veut bien la partager. 

    En donnant des conférences, j'ai pris conscience que je pouvais toucher beaucoup plus de monde et que quelque chose se passait lorsque je m'exprimais. C'était la suite du chemin, cela fait 9 ans maintenant et je ne sais pas où cela me mènera. J'aime ce cheminement et tente de le partager. Il existe beaucoup de personnes qui ne se sentent pas forcément bien dans ce qu'elles font, qui perçoivent une incohérence. Peut-être que le partage de mon parcours peut leur donner le courage de se lancer dans autre chose, dans l'inconnu. Mon travail, c'est de faire ressentir la vie pour que l’on ait envie d'en prendre soin.

    Vous vous définissez maintenant comme défenseur de la nature, comment vous y prenez-vous, avez-vous un programme, quel type de public désirez-vous atteindre ?

    Je ne suis pas un militant, connotation militaire, je ne suis pas en lutte ni en guerre. Je travaille à, j'oeuvre pour prendre soin de la vie. L'essentiel sur cette planète, c'est le vivant, la vie. Mes voyages m'ont amené à cela, je pense aussi à mes voyages sac à dos où j'ai rencontré des peuples premiers qui m'ont beaucoup inspiré. Maintenant, je transmets. Je suis un homme de l'économie qui tente de prendre soin de la vie. Je suis en chemin pour faire de mieux en mieux et j’ai encore une belle marge de progression.

    "Prendre soin de la vie" c'est le slogan de la chaussure rouge d'où vous est venue cette idée ?

    En donnant des conférences, j'ai rencontré de nombreuses personnes, parfois très engagées, mais aussi parfois découragées. La tâche est tellement grande ! Et pourtant, des milliers de personnes sont en marche pour améliorer la situation. Que pouvais-je faire pour mettre en lumière toutes ces belles initiatives individuelles et collectives. Je me suis réveillé au milieu d'une nuit de 2012 avec cette idée en tête, très claire ! Vous pouvez voir l'explication sur le site de La Chaussure Rouge.

    Au salon du mieux vivre, il y aura la tente rouge, vous c'est "La chaussure rouge" ?

    Le symbole de La Chaussure Rouge était né. La Chaussure Rouge c’est une communication collective… communiquer ensemble un état d’esprit qui est en marche tout autour de la planète ! Ce symbole permet de mettre en lumière toutes ces personnes et tous ces organismes qui agissent pour améliorer la situation du vivant. Ça permet de faciliter les rencontres, de prendre la parole, sans devoir forcément ouvrir la bouche, du fait que l'on parle avec les pieds. Cela permet de partager cette volonté de prendre soin de la vie, d'occuper le terrain. Actuellement on peut observer que les multinationales, avec leur force de frappe financière, occupe le terrain partout. Et ainsi en tant que citoyen, il n’est pas facile de voir une autre forme de société.

    Il est impossible de mettre le nez dehors sans subir toutes ces agressions visuelles, auditives, olfactives et j'en passe ?

    Oui, La Chaussure Rouge est là pour démontrer qu'il n'y a pas que cela. Il existe des gens qui réfléchissent différemment et qui ont envie de prendre soin de la vie. Il s'agit d'inscrire le "prendre soin de la vie" dans la collectivité pour que, lorsque l'on réfléchit, lors d'un débat avec un politicien par exemple, la question : "Dans ce que vous proposez, prenez-vous soin de la vie ?" puisse aller de soi. Aujourd'hui quand je vote, cela devient beaucoup plus facile, je me demande : "Est-ce le oui ou le non qui prend soin de la vie ?" Je vais à l'essentiel, je ne m'occupe plus des détails. Même dans le quotidien, lors d'un choix à faire, on peut se poser la même question, quel est le choix qui prend soin de la vie ? 

    Cette occupation de terrain va faire qu'il deviendra impossible d'ignorer ces millions de personnes qui désirent prendre soin de la vie. De petits auto-collants permettent aussi d'enjoliver nos vieux objets (sac à main, téléphone, ordinateur, vélo, voiture, par exemple) pour inscrire dans le collectif qu'une belle manière de prendre soin de la vie c'est de prendre soin de nos objets. Chaque organisme qui oeuvre à l'amélioration du prendre soin de la vie peut devenir un co-acteur, il suffit d'aller voir sur le site internet.

    Je tiens à souligner que ce n'est pas un club, ce n'est pas une communauté, ce n'est pas une association ou une structure, c'est le symbole d'un état d'esprit. On ne fait pas partie, on n’appartient pas à, on n'est ni dedans ni dehors. On évite ainsi de diviser une fois de plus l’humanité, la stigmatisation n’est pas possible. Depuis des siècles, l'être humain a une fâcheuse tendance à se diviser. Il s'agit juste de participer à une communication collective pour mettre en lumière le positif qui nous entoure au quotidien.

    Vous y faites même de la radio ?

    Oui. Ces forums radiophoniques permettent d'inviter des personnalités comme Pierre Rahbi ou Cyril Dion du film Demain. Prochain invité, Olivier Föllmi, connu dans le monde entier pour ses sublimes photos de l’Himalaya, notamment du Zanskar, du Tibet et de leurs habitants. Les gens peuvent appeler pour échanger quelques minutes avec les invités. C'est une radio internet sur le site de La Chaussure Rouge, l'émission pour l'instant a lieu tous les premiers lundis du mois de 20h00 à 21h30. Nous avons une autre émission "Les anonymes qui embellissent la vie" pour leur donner la possibilité de s'exprimer et d'avoir droit à la parole.

    Le thème de notre salon "Rendez-vous avec la lune, la féminité" vous inspire-t-il une réflexion ? Serait-ce une part féminine qui vous aurait soufflé de vous séparer de votre entreprise pour carrément changer de vie ?

    Actuellement, dans tout ce que j'entreprends, il y a beaucoup de femmes et très peu d'hommes. Je réalise que le féminin est très important pour rétablir la situation sur cette planète. Je crois avoir une part féminine bien présente. Vous les femmes, vous portez la vie, vous la fabriquez, nous les hommes ne faisons que donner la petite graine nécessaire. Dans l'éducation de nos enfants, avec mon épouse, nos ressentis ne sont pas pareils. Il est plus facile pour moi de mettre le cadre. L'homme bien sûr aime ses enfants, mais la mère a porté l'enfant durant 9 mois, ils n’ont fait qu’un. L'homme ne pourra jamais avoir cette relation de la mère. La société tente de rayer cette différence entre l'homme et la femme et je pense que c'est dommage. Cette différence, c'est un équilibre nécessaire.

    La société va jusqu'à parler de fabrique de bébés, cela me fait penser à l'apprenti sorcier ce dessin animé de Disney sur une musique de Paul Dukas. À la fin, c'est le chaos absolu jusqu'à ce que le magicien revienne ?

    C'est terrifiant, nous jouons avec la vie, c’est un jeu dangereux. Mais heureusement, il y a beaucoup de "magiciens" pour refaire corps avec cette planète, avec le vivant. La Chaussure Rouge, c'est un peu cela d’ailleurs, mettre en lumière tous ces "magiciens" !

    Vous faites également dans l'écriture avec vos trois livres ou livrets, "En voiture Simone", "Fonce Alphonse !" et le dernier "Tu parles Charles !" pourquoi avoir pris la plume ?

    A force de donner des conférences, les gens me demandaient d'aller parler au Palais Fédéral, de faire un film, d'écrire... Dans ma famille du côté de ma mère, il y avait ce goût pour l'écriture, pour les belles cartes, on s'écrivait beaucoup. Il y a chez moi une prédisposition que je n'avais pas encore exploitée. A l'anniversaire des 80 ans de ma mère, j'avais écrit un texte qui a provoqué beaucoup d'émotions autour de la table. On m'a dit : tu devrais écrire... Finalement je m'y suis mis. C'est une bonne chose d'aller parler aux gens, mais un support physique c'est encore mieux. L'écriture permet de poser sa pensée, d'aller plus profondément dans la réflexion. Mes livres ont été de jolis succès et le dernier "Tu parles Charles" a déjà été vendu à plus de 1'000 exemplaires en quelques mois. Ce livre traite du même thème que la conférence de votre salon, "Manger local, c'est loin d'être idéal !"

    Un tout grand merci. Mais à part cela, dites-moi vous n'avez pas de téléphone portable ?

    Non, je n'en ai jamais eu. C'est aussi une sorte d'hygiène de vie de ne pas être joignable tout le temps. Je suis déjà beaucoup au téléphone fixe, avec un portable, imaginez...

    Avez-vous quelque chose à dire à nos lecteurs ?

    En route pour prendre soin de la vie !


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