• Leleu Gérard Dr - La sensualité épanouie

    gerard leleu

    Entretien réalisé dans le cadre du salon du mieux-vivre de Fribourg 2016

    Bonjour Docteur Gérard Leleu, Vous êtes un chti ? Vous êtes-vous retrouvé dans le film "Bienvenue chez les chtis!"

    Oui, c'est un grand honneur. J'ai vu le film cinq fois. Nous sommes des gens agréables et serviables.

    Une page vous est consacrée sur wikipédia ! Vous avez été d'abord médecin anesthésiste-réanimateur et avez été mis à contribution durant la guerre d'Algérie. Quelles sont vos souvenirs de cette période ?

    Effectivement à 27 ans, à la fin de mon sursis, mes études terminées, comme beaucoup de jeunes français à ce moment-là, je suis parti en Algérie. Le service durait 32 mois. J'ai découvert l'horreur. Par mon métier de médecin, j'avais vu dans les hôpitaux des choses très difficiles, là j'ai vu la guerre et la chirurgie des pays sous-développés. En tant que anesthésiste-réanimateur, j'étais forcément dans les sphères de chirurgie. J'ai soigné beaucoup de blessés aussi bien français qu'arabes, aussi bien civils que militaires. J'ai découvert un pays très pauvre spécialement dans l'arrière-pays, en Kabylie dans les montagnes, c'était la misère, beaucoup moins à Alger ou à Oran. J'étais parti avec des idées un peu patriotiques, vive la France, Algérie française. J'ai trouvé un pays pour lequel nous, français n'avions pas fait grand chose au point de vue de l'éducation, des infrastructures. L'armée commençait à s'y mettre, mais il était trop tard, les algériens de souche étaient acquis à l'indépendance. J'ai sympathisé avec beaucoup d'entre eux, j'étais invité même à des mariages. J'en garde un très bon souvenir.

    A plus de quarante ans, vous décidez de changer de direction pour vous tourner vers la psychothérapie sous diverses formes, pourquoi ce changement ?

    Pour deux raisons, la première après 25 ans chez les urgentistes, un métier très grave où chaque geste fait osciller entre la vie et la mort, même pour une intervention simple, le danger est toujours le même. C'est comme dans l'aviation, au moment du décollage ou de l'atterrissage, on peut tuer des gens. De plus, les personnes dont on s'occupe dorment, il n'y a pas de relation, pour moi qui suis un bavard. Deuxièmement, la toute puissance des chirurgiens, leur esprit dominant, j'ai eu de plus en plus de mal à le supporter.

    La sexualité des hommes et des femmes, les problèmes de couple, l'amour, la communication, un vaste programme a suivi, vous avez travaillé avec de nombreuses personnes. Qu'en est-il ressorti ?

    Avec un titre universitaire, ce qui a paru curieux à plus d'un, je me suis installé comme médecin de campagne. Un fait absolument incroyable m'est apparu : la plupart des gens ne sont pas malades. 85 % des patients n'ont pas un problème physique, un trou dans l'estomac ou une blessure grave. Ils viennent voir le médecin avec des signes, douleurs à l'estomac, à la vésicule ou à un ovaire, mais le problème est ailleurs. J'avais lu le livre de Michael Balint, un médecin hongrois qui a fondé la médecine psychosomatique. Vous pouviez palper votre malade, lui donner une ordonnance et au suivant, mais ce n'était pas mon idée. Je me suis dit, si je les écoute, il vont me débobiner la vraie vérité. "Je ne suis pas heureux dans mon couple", "J'ai un enfant mongolien et ça m'angoisse beaucoup", et cetera. Dans 85 % des cas, il y a un problème autour de l'amour, la jalousie, la possessivité, le manque d'amour. Dans son livre "Le médecin, son malade et la maladie", le docteur Balint démontre que la plupart des maladies proviennent d'angoisses psychiques. Durant les 15 dernières années de ma carrière, j'ai constaté à quel point c'était vrai. La pratique qui consiste à donner beaucoup de médicaments sans se référer à l'angoisse existentielle fait de la France le premier pays consommateur de psychotropes. On mange en France autant d'antidépresseurs ou de tranquillisants, qu'aux États-Unis, cinq fois plus peuplés. Et ces gens-là conduisent, travaillent... On endort le malade, on ne le guérit pas.

    Et puis, il y a eu "Le traité des caresses". Cet ouvrage vous a rendu célèbre. D'où vous est venu ce goût pour l'écriture ? Et comment avez-vous vécu et vivez-vous la célébrité ?

    Quand j'avais cinq ans, je voulais faire comme Jean de la Fontaine, je voulais devenir écrivain. Mais la guerre est arrivée et j'ai vu des quantités d'horreurs, des centaines de blessés, de morts et ça m'a donné la vocation de soigner. Mais quand j'ai eu cinquante ans, je me suis dit que c'était maintenant ou jamais. Mon premier livre a été un plaidoyer pour une partie de la population que j'avais en clientèle, les obèses. Ils sont victimes de la société, des magazines. "Laissez-nous manger et cessez de nous affamer", c'est le titre de ce livre qui a bien marché. Ensuite, il y a eu "Le traité des caresses", j'avais remarqué à quel point la plupart des maux sont dus à un manque d'amour, de caresses. J'ai été très étonné que ce livre marche. Je l'avais écrit plutôt pour moi-même, grâce à une femme aimée, suite à une boutade qu'elle m'avait faite : "Les femmes libérées ne caressent pas". Je suis rentré chez moi pour lui répondre et c'est sur cette base que ce livre est paru. Un éditeur me l'a pris mais en me disant que ça ne marcherait pas. Et ça a bien marché au point que tous les journaux m'ont appelé pour des interviews. Un vrai miracle.

    Le plaisir féminin, vous y regarder très loin en arrière, à la préhistoire, au matriarcat suivi du patriarcat, cette évolution nous amène où dans ce troisième millénaire ?

    On en sort, on vit une période de l'histoire de l'humanité tout-à-fait extraordinaire. Dans un premier temps il y a eu un matriarcat, même si les préhistoriens le discutent. Il a existé une prééminence des valeurs féminines grâce à la maternité et grâce aussi au plaisir que la femme procure à l'homme, à une sorte d'addiction. C'était une déesse, ce n'était pas dieu, mais une déesse. Et puis l'homme s'est aperçu que c'était grâce à son sperme que la femme pouvait enfanter. La femme est devenue un vase, un réceptacle. L'homme, avec sa force physique, quand il a fallu vivre dans les cités, faisait régner l'ordre, il connaissait le maniement des armes par la chasse. Il est devenu le chef, c'était le patriarcat. Aujourd'hui on se dirige vers une troisième civilisation que j'appelle civilisation de l'alliance. Plus de domination d'un côté ou de l'autre, mais l'alliance entre la femme et l'homme. Un projet difficile, avec des retards dans certains pays où la femme est encore excisée ou lapidée, mais la femme a acquis dans beaucoup de pays surtout en occident l'égalité en valeurs et en droits, pas toujours en salaires.

    Dans les années 70 le "Rapport Hite" a eu un effet de tremblement de terre. Le plaisir vaginal (défini par Freud) a été un peu mis à mal puisque l'auteur place le plaisir féminin au niveau du clitoris. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

    Grand débat, beaucoup de fausses idées. Le clitoris est un organe éminemment sensible qui contient sur quelques millimètres plus de terminaisons nerveuses que sur le gland de l'homme dix ou vingt fois plus volumineux. Freud a été un peu un assassin de femmes, il a dit à la fin de sa vie : "La femme est pour moi un continent noir. Si vous voulez en savoir plus sur la femme, interrogez les poètes". Il disait que le vrai plaisir de la vraie femme se passait au niveau du vagin. Dévaloriser à ce point le plaisir féminin au niveau du clitoris, c'était criminel. C'était phallocratique de dire que seul l'homme, par son pénis, peut procurer du plaisir à une femme. Le vagin est un organe non éveillé. Il contient de nombreux récepteurs, mais il a besoin d'être éveillé. C'est l'homme qui est sensé le faire, comme dans le conte de la belle au bois dormant. Après quelques années, il finit par s'éveiller, mais ça peut prendre beaucoup de temps, parfois même jusqu'à la ménopause, voire après. Le seul usage que je vois des sex toys, c'est celui d'éveiller la belle au bois dormant. Je me qualifierais plus d'érotologue que de sexologue qui apprend la pathologie, ce qui m'intéresse, c'est l'éducation érotique, c'est l'éveil du plaisir dans la subtilité. La constellation vaginale, le fameux poing G existe, il a besoin d'être éveillé.

    Charles Baudelaire a dit : "Aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste." Pourquoi a-t-il dit cela, selon vous ?

    Ça me choque.

    Par intérêt ou pour des tas de raisons plus ou moins honorables, durant des siècles voire des millénaires, les hommes ont mis le bâillon sur les femmes, ils devaient en avoir vraiment peur. Aujourd'hui, que reste-t-il comme peur à l'homme, le mâle ?

    J'ai écrit justement un livre "La mâle peur", sur 350 pages, j'explique comment les hommes ont peur des femmes. Toute la législation est basée sur la peur de la femme. Qu'est-ce que l'ablation du clitoris, sinon une peur, peur qu'elle jouisse plus que lui, peur qu'elle le trompe. Les bûchers des femmes infidèles ont été nombreux, jusqu'au milieu du XVIIIème siècle, on a brûlé des milliers de femmes en Europe. Ces sages-femmes ou bonnes-femmes mettaient au monde et guérissaient. Les seigneurs se faisaient soigner par elles puis les dénonçaient. Elles étaient ensuite jugées comme sorcières. Il y a eu aussi ces femmes infidèles qu'on promenait enchaînées dans les rues des villes. En Europe c'était le bûcher, ailleurs c'était la lapidation qui se pratique encore. Au niveau de la société, la peur existe toujours. Aujourd'hui, si la femme prenait le pouvoir et le pratiquait avec toute sa féminité, son anima, ça changerait beaucoup de choses au niveau de l'économie, de la politique, de la guerre. Celles qui ont eu le pouvoir jusqu'à maintenant ont plutôt appliqué une politique d'homme, comme Mme Golda Meir ou Mme Margaret Thatcher.

    Dans une de vos conférences, vous dites que d'ici 50 ans, certains enfants commenceront à naître par des moyens artificiels, qu'est-ce qui vous fait dire cela ?

    Il y a deux savants qui travaillent énormément sur le sujet. C'est une évidence. Au XVIIème siècle quand on disait qu'un jour on volerait dans le ciel, ça faisait rigoler. Dans 50 ans ou plus, soit par clonage, soit dans des appareils, des sortes d'utérus artificiels, on fera de l'élevage d'humains. Et on dira : "Vous vous rendez compte, il y a 50 ans, on avait un bébé dans son ventre et on souffrait le martyre pour le mettre au monde". A la naissance, les bébés seront pris en mains par des psychologues, le complexe d'Oedipe n'existera plus, les bébés n'auront plus l'occasion de tomber amoureux de leur mère. C'est effrayant tout cela, mais un jour ça entrera peut-être dans les moeurs.

    Malgré tout, vous allez animer des cours d'amour, quels titres avez-vous choisi pour vos 2 cours d'amour ?

    Ce seront des sortes de conférences-débats... des cours d'amour comme le faisait Aliénor d'Aquitaine, la grande Dame du XIIème siècle avec les chevaliers et les dames de la cour. On se mettait en rond, on votait un motif de discussion et chacun donnait son avis sur la question. Même si le lieu ne se prête pas, on va improviser une sorte de cour d'amour, même s'il y a des rangées de chaises. Chacun est libre bien évidemment de s'exprimer ou non. Venir simplement écouter sera possible également.

    Parlez-nous de l'homme nouveau ?

    C'est un homme qui assume sa part masculine, son animus, mais également son anima, sa part féminine. Il a le droit d'être sensible, le partage du droit au niveau de la sexualité existe, il a le droit de langer bébé aussi. C'est un homme qui accepte l'animus aussi bien que l'anima de la femme. L'homme nouveau va de pair avec la femme nouvelle. Louise de Vilmorin qui tenait salon après la guerre, a dit une chose qui correspond aux hommes nouveaux : "J'aime les hommes qui pleurent et qui aiment les gâteaux."

    Le thème du salon est "sensualité épanouie", la vôtre l'est-elle et de quelles façons ?

    Je suis complètement transparent et n'ai rien à cacher. Sensualité veut dire règne et épanouissement de tous les sens. Ma sensualité est à fleur de peau. Le moindre effleurement me transporte. J'ai un besoin de caresses inassouvissable, ce qui est difficile dans les périodes de solitude. Je suis aussi gourmand et raffiné, encore que les plats de campagne me plaisent beaucoup. J'adore les parfums. Parfois, quand je croise une femme dans la rue et que son parfum me plaît, j'ai envie de lui en demander le nom. Le matin, quand je sors dans mon jardin, je sens l'odeur de la rosée, c'est divin. Il y a quelques jours, j'étais dans le Périgord. Quand le soleil a débordé de la colline, c'était une lumière extraordinaire, c'était de l'or. Quand j'écoute des choeurs, c'est un élan vers le ciel.

    Merci Dr Gérard Leleu


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