• Converser avec votre nez

     

    En bleu, c'est la personne, en rose, c'est la partie du corps

     

    Celui-là, [Je ne peux vraiment pas le sentir], il est insupportable.

    Tu ne peux pas le sentir, que dois-je en conclure, tu ne veux plus sentir une personne en particulier, tu me demandes d'arrêter de sentir, es-tu consciente de ce que tu fais?

    [Je l'ai dans le nez], tant il m'indispose!

    C'est impossible voyons, tu as vu ma grandeur?

    Je parle de son odeur, enfin du fait de l'avoir devant moi, je n'aime pas.

    A ce point? Il faut croire que cette personne a vraiment beaucoup de choses à t'apprendre sur toi-même!

    Je te dis que je préfère ne pas la sentir, qu'elle soit hors de ma vue?

    C'est ton miroir, alors réfléchis, que reflète le miroir? Que reflète-t-il que tu n'aimes pas en toi?

    Tu veux dire que c'est une partie de moi-même que je n'aime pas que je vois en cette personne?

    C'est cela. Reste à découvrir laquelle et pourquoi. Tu veux te prêter à cet exercice?

    Je suis d'accord, que dois-je faire?

    Que lui reproches-tu le plus à cette personne?

    Il est moche! Et en plus il se croit beau. Il est maigre. Il a des creux dans le visage et dans le corps. Il me regarde avec des yeux un peu effrayés, parfois.

    Rien de très alarmant pour toi. Pourquoi cela te met-il dans un état pareil?

    Il me craint, c'est le sentiment que j'ai, et cette crainte l'amène à un comportement désagréable à mon égard.

    Tu sens de la peur chez lui. As-tu fait quelque chose pour en arriver là?

    Non, j'ai collaboré avec lui, nous avons travaillé ensemble quelques mois. Mais là, c'est devenu insupportable.

    Qu'est-ce qui est devenu insupportable, va plus loin?

    Je sens qu'il dirige vers moi des ressentis, des blessures, des souvenirs désagréables, et tout cela ne m'appartient pas. C'est comme s'il me prenait pour sa mère.

    Tu lui rappelles peut-être sa mère. Parle-lui de cela. Dis-lui ce que tu ressens.

    Je lui en ai parlé et il m'a confirmé.

    Cela prouve qu'il a quelques qualités.

    Oui, mais cela m'a fait souffrir et j'ai de la peine à lui pardonner, j'ai préféré m'éloigner.

    Encore une fois, quel enseignement en retires-tu?

    Il m'a prise pour quelqu'un d'autre, il a eu à mon égard un comportement très discutable.

    Et bien sûr, cela ne t'est jamais arrivé?

    Oui, cela m'est arrivé, en y regardant de plus près, de porter à une personne des accusations qui ne lui appartenaient pas. Il s'agissait d'un homme. Je crois que je le prenais un peu pour mon père. Je combattais son autorité et j'ai dû lui en faire voir de toutes les couleurs.

    Et tu l'as fait sciemment?

    Non. J'ai mis des années à comprendre. Et aujourd'hui je suis désolée de ce qui est arrivé.

    C'est la loi du retour. Tu récoltes ce que tu as semé. Tu peux alors aussi comprendre que quelqu'un te prenne pour sa mère et règle certains comptes avec toi?

    Je peux le comprendre, avec ma tête. Je peux me dire que je lui pardonne. Mais quand je me retrouve en face de lui, il me reste quelque chose.

    As-tu tenté de comprendre quoi?

    Ça ressemble à de la peur, de la peur que cela ne recommence.

    A la bonne heure! C'est humain d'avoir peur de souffrir. Là, tu es si près de la résolution du conflit. Regarde ta peur en face, apprivoise-là. Dis-toi que c'est humain d'avoir encore peur. Mais surtout dis-toi que cette peur t'appartient, que si tu as vécu cette histoire, ce n'est pas uniquement pour lui rendre service, par rapport à sa mère. Quelle est ta part, dans cette histoire?

    Il m'a rejetée. J'ai trouvé cela très injuste, comme s'il me poussait des coudes pour rester lui dans la place et c'est ce qui s'est passé.

    C'est toi qui es partie, tu as fui l'affrontement? Tu as préféré te retirer. Etait-ce de la sagesse ou de la frousse?

    J'ai toujours pensé qu'il était plus sage de quitter le champ que de livrer bataille.

    Pourquoi étais-tu dans ce groupe? Avais-tu un objectif commun avec ces personnes? As-tu renoncé à cheminer vers l'objectif parce que tes compagnons de route ne te plaisaient plus?

    J'ai eu un grand besoin de me retrouver seule. Etait-ce par désir de fuir la situation? Etait-ce pour continuer mon chemin à ma manière? Je crois qu'il y a un peu des deux.

    Tu en es consciente. Cela te permettra, la prochaine fois que tu auras envie de fuir, de te poser la question avant si c'est pour fuir la situation ou quelqu'un, auquel cas tu répéterais éternellement le même processus!

    Je vois, enfin je sens ce que tu veux dire.

    Revenons à son physique. Tu es bien sévère. Tu veux continuer l'exercice?

    Là, je ne sens rien de bon!

    Tu dis, il est moche et en plus il se croit beau. Cela signifie que tu te trouves moche et que quand tu te trouves belle, tu t'accuses de te raconter des histoires. Là, tu y vas fort…

    J'ai de la peine à m'aimer, physiquement, c'est vrai. Le miroir autour de moi est puissant. Ma mère, quand elle me voit me dit d'abord si j'ai grossi ou maigri, avant de parler d'autre chose.

    Et tu reproches à cet homme d'être maigre. Il semble plutôt que tu l'envies.

    C'est possible… Je l'admets. Et les creux dans le visage, les creux que je n'aime pas?

    Les creux dans le corps peuvent représenter le rejet. Il semble bien que cet homme t'ait rejetée. S'il t'a rejetée, tu dois toi aussi avoir affaire avec le rejet.

    J'ai peur qu'on ne m'aime pas, c'est vrai.

    Vas plus loin dans le raisonnement, qu'arriverait-il si personne ne t'aimait?

    Ce serait terrible. Etre rejetée de tous, mise à l'écart, seule, il sourd en moi quelque chose de plus profond, comme la peur d'être exécutée.

    Comme tu y vas, exécutée.

    Quand je lis des histoires ou que je regarde des films où les sorcières brûlent sur un bûcher, cela me met dans un état d'énervement assez fort. Un profond sentiment d'injustice émane de toute ma personne.

    Admettons, je dis admettons seulement que la réincarnation existe. Tu as peut-être dans une autre vie, été brûlée comme sorcière.

    En admettant, et alors.

    Cela te donnerait une explication de cette peur viscérale d'être rejetée, cela te permettrait de commencer à t'aimer davantage, à rechercher en toi l'amour que tu recherches chez les autres.

    Chaque fois que je me prends en flagrant délit de sentiment de rejet, je m'aime, ça paraît simple, ça ne l'est pas.

    Pose-toi quelque part durant une demi-heure chaque jour. Prends contact avec tout l'amour que tu es capable de donner et de recevoir, ressens-le sur toi, baigne dans tout cet amour. La source est intarissable. C'est le remède contre le rejet.

    Merci le nez. Je vais le faire. A propos, être un nez, c'est une profession!

    Oui, cela à un rapport avec l'odorat. Un nez est un créateur de parfums. Il s'entoure de matières premières, d'une balance de précision et à force de dosage, de tâtonnements, arrive petit à petit à créer un bon parfum.

    Tu connais la tirade des nez, d'Edmond Rostand dans Cyrano de Bergerac?

    Evidemment… je peux même te citer les vers que je préfère [Emphatique. Aucun vent ne peut nez magistral t'enrhumer tout entier excepté le mistral!], [Respectueux. Souffrez Monsieur qu'on vous salue c'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue!], [Cavalier. Quoi l'ami ce roc est à la mode? Pour pendre son chapeau c'est vraiment très commode.].

    L'humour, c'est avoir un regard compatissant…

    Par contre, il y a des expressions comme [se bouffer le nez] ou [mener quelqu'un par le bout du nez] ou encore {avoir un verre dans le nez] qui me préoccupe?

    Il est vrai que les images sont assez parlantes, mais les faits inconfortables pour toi.

    [Fourrer son nez dans les affaires des autres] ne me plaît pas davantage, et puis [cela lui pend au nez], lourd, lourd. Je te suis très utile pourtant. Je réchauffe l'air avant qu'il n'entre dans ton corps. Je le filtre également, le débarrasse des impuretés qu'il contient.

    C'est ton travail de nez.

    Nous formons une équipe, pour que je puisse bien fonctionner, ne me fais pas de [pied de nez]… Pense à l'odorat. Respirer le parfum d'une rose, l'odeur d'un enfant nouveau-né ou d'une personne que tu aimes, t'enivrer des senteurs de la forêt, de l'air de la montagne, de l'iode de la mer.

    J'aime la vanille et le jasmin.

    Respires-tu souvent de la vanille ou du jasmin?

    Non, pas assez. A cela aussi, je peux y remédier facilement.

    Je trouve l'époque où tu vis assez spéciale, au point de vue de l'odorat. Il faut sentir bon. Les endroits du corps humain qui dégagent une odeur spécifique doivent être soigneusement contrôlés afin de ne pas dégager de mauvaises odeurs.

    C'est incommodant pour les autres.

    Chaque centimètre carré doit être ripoliné. Eliminée l'odeur particulière de chaque être. Quand un parfum a beaucoup de succès, vous avez des chances de vous retrouver avec plusieurs personnes qui le portent. Quelle originalité, tout le monde sent la même chose.

    Tu suggères peut-être de ne plus se laver?

    La propreté est une chose, faire ses ablutions, chaque jour soigner son corps. Prendre plusieurs douches par jour parce qu'on ne supporte plus l'odeur du corps en est une autre. Fuir sa propre odeur, c'est comme se fuir soi-même, pourquoi?

    Parce que si ça ne sent pas bon, il faudrait alors se demander pourquoi, et nous savons toi et moi que c'est le début d'un long chemin.

    Vers le retour à la simplicité, à l'authenticité, le chemin en vaut la peine.

    Je te crois, mais il est long est tortueux.

    Ce n'est pas une raison pour renoncer et se mettre de la poudre aux yeux, non du parfum aux narines.

    Revenons au corps. J'aime l'odeur d'un homme après une journée de travail. Dans les préludes amoureux, respirer ses aisselles, ce je ne sais quoi d'animal réveille les sens. La nature a fait les choses si bien.

    Je te propose un exercice. Ferme les yeux, respire et tente de détecter les différentes odeurs qu'il y a dans la pièce.

    Le thé que je suis en train de boire, le bois du meuble, l'encre des stylos, le papier, l'ampoule électrique…

    La mouche qui vient de se griller dans la lampe, la caisse du chat qu'il faut changer, la ferraille chauffée d'un moteur qui arrive en fin de course, l'eau des fleurs qu'il faut changer, le repas qui brûle dans la casserole, autant de messages que je t'envoie à longueur de temps pour te simplifier la vie.

    Grande utilité que la tienne, en effet. Que se passe-t-il lorsque je sens quelque chose sans retrouver la source?

    Une odeur qui te rappelle une personne, une situation, un danger?

    C'est exactement là où je veux en venir.

    Il existe la mémoire auditive, la mémoire visuelle, pourquoi pas la mémoire olfactive?

    En m'envoyant une odeur, tu m'enverrais un message?

    Tu ne m'écoutes pas souvent, le dialogue avec toi est rare, mon truc par excellence, c'est l'odeur et je l'utilise.

    Une odeur de caoutchouc qui me fait penser au vétérinaire de mon enfance avec ses bottes, une odeur d'essence qui me fait penser à mon premier baiser, assise sur un vélomoteur qui avait une fuite d'essence, une odeur de rosée le matin qui me permet de retourner à l'insouciance des matins où je partais pour l'école, une odeur de sueur qui me rappelle mon père après une journée de travail à la ferme, l'odeur d'une certaine laque à cheveu qui me rappelle ma mère.

    Tu vois que la liste peut être longue.

    Il y a aussi les odeurs qui me donnent faim.

    Ce n'est pas la faim, c'est l'envie de manger, lorsque tu passes devant une échoppe, que tu sens l'odeur de quelque chose que tu aimes et que cela te met l'eau à la bouche.

    C'est exact. Pour moi qui aime manger, c'est un piège. Même après un bon repas, quand je renifle l'odeur de poulet rôti, j'aime le salé, je dois me raisonner pour ne pas recommencer à manger. Quand la vue se met avec l'odorat au service de l'envie, difficile de résister.

    Pourquoi manger alors que ton corps n'en a pas besoin? Quelle relation as-tu avec la nourriture?

    Manger est un plaisir facile à obtenir. De plus, cela me donne l'impression de combler un vide.

    Est-ce bien raisonnable de donner à ton corps plus qu'il n'en a besoin?

    Raisonnable, qui parle de raison. Ma tête sait bien que, au bout du compte ce n'est pas bon pour moi, mais avoir du plaisir rapidement est plus fort, même si je regrette après.

    La prochaine fois que la vue ou l'odorat t'amène là, respire. Demande-toi ce que tu veux combler. Si tu ne peux pas encore renoncer, mange, mais ne culpabilise pas après. Accepte que tu en es là en ce moment.

    M'aimer, encore m'aimer, c'est cela.

    Oui. Tu peux aussi acheter la pâtisserie qui te fait envie et la manger plus tard, quand tu auras vraiment faim. Mais de toutes façons, tu as bien compris, l'essentiel c'est de t'aimer.


    Votre corps, par les malaises et maladies, a quelque chose à vous dire... Converser avec...

    votre coeur   votre sang
    votre peau
    vos poumons
    votre tête vos yeux vos oreilles
    votre bouche votre nez votre gorge vos bras vos mains
    votre dos vos seins
    votre estomac
    votre ventre votre sexe
    vos fesses vos cuisses vos genoux vos jambes vos pieds

     

    Tiré du livre "Conversations avec mon corps", de Christiane Kolly

    Vous pouvez copier en mentionnant l'auteur et le site.


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